Vous avez honte d’enfiler une troisième couche de pull ou de siroter votre soupe enroulé dans un plaid alors qu’il fait 19 °C dans votre salon ? Rassurez-vous, nos ancêtres auraient trouvé cela plutôt… luxueux ! Plongée chaleureuse (promis, sans radiateur) dans l’histoire du froid et des mille et une astuces pour le contrer.
Un rapport au froid entièrement réinventé
Avant d’accuser la baisse de notre robustesse collective, il faut le dire d’emblée : selon Pascal Acot, historien du climat, oui, nous sommes plus sensibles au froid que nos aïeux. Les variations climatiques actuelles nous semblent anormales, alors que, par le passé, l’environnement était bien moins artificialisé. Il y a tout juste cinquante ans, les chambres françaises des campagnes n’étaient même pas chauffées. Rien d’étonnant, donc, à ce que les enfants fassent leurs devoirs dans la cuisine, et que l’on s’estime déjà fortuné d’avoir une bouillotte et un bonnet de nuit !
Le fameux « confort thermique », notion qui semble aujourd’hui évidente, est en fait une invention récente – une construction sociale, comme le soulignent les historiens. Au XVIIIᵉ siècle, il fallait déjà être audacieux pour donner une température idéale de chambre : entre 12,5 et 15 °C, selon certains médecins cités par Olivier Jandot. Et jusqu’à la généralisation du thermomètre, qui pouvait vraiment dire ce qu’il faisait dans une pièce ?
Chauffer… les corps, pas les maisons !
Au fil des siècles, la relation des humains au froid se joue surtout autour des « climats intérieurs ». Avant l’apparition de véritables normes (et de procès pour non-respect des 18 °C), seuls les plus aisés pouvaient rêver d’atteindre 19 ou 20 °C. Pour la majorité, la cheminée régnait en maîtresse… à condition de rester près du feu, car s’en éloigner signifiait instantanément dégringoler dans l’inconfort. Il n’était pas rare qu’il gèle dans les chambres : on y dormait donc vêtu comme pour une expédition polaire, à coups de vestes matelassées, robes de chambre épaisses et, pour certains lettrés zélés (coucou Bossuet), pieds dans un sac en peau d’ours.
Dans les foyers les plus modestes, chacune des ressources était économisée au maximum : la dépense pour l’habillement représentait 11 à 13 % du budget pour un ouvrier textile ou un instituteur en Suisse au début du XXᵉ siècle (contre à peine 2,6 % dans les budgets d’aujourd’hui). Et pour le chauffage et l’éclairage ? Elle pouvait dépasser 30 % pour certains ménages ! Oui, l’isolation n’a pas toujours été notre alliée et, côté pouvoir d’achat, le froid coûtait cher.
Astuces d’antan pour survivre sans radiateur
Le génie de nos ancêtres ne résidait pas dans le dernier modèle de chauffage connecté, mais dans une série d’astuces pleines de malice (et parfois de promiscuité aussi…).
- On multipliait les couches de vêtements, avec la technique redoutable des « enveloppes concentriques » – terme presque luxueux pour désigner l’art d’empiler jupons, gilets et autres vestes matelassées.
- Le pyjama intégral faisait fureur – avant de s’incliner face au chauffage central, le bonnet de nuit en revanche a laissé peu de traces flagrantes… serait-ce un mythe populaire ?
- Certaines familles glissaient du papier journal sous les vêtements pour conserver la chaleur. Pas chic, mais efficace !
- Pour le lit : la célèbre bouillotte, ou sa cousine la bassinoire (pelle à braises glissée entre les draps), étaient de précieux accessoires. Attention tout de même à l’incendie – la douceur a parfois son prix.
- Les alcôves ou les tentures autour des lits limitaient l’espace à chauffer et favorisaient la chaleur.
- Grand classique enfin, la vie collective : on regroupait tout le monde, activités incluses, dans la seule pièce chaude de la maison. Voire… on dormait avec les bêtes, dans l’étable, pour maximiser la chaleur corporelle disponible. Rien de tel qu’une vache pour réchauffer les pieds !
Les hygiénistes ont condamné ces pratiques pour des raisons sanitaires, et ont milité pour la séparation entre l’habitat humain et animal, ou pour éviter la promiscuité dans les chambres d’ouvriers. Mais côté chaleur, difficile de faire mieux !
Des normes en perpétuelle évolution
C’est progressivement, à partir du XXᵉ siècle, que sont apparues les normes de chauffage : réclamer 18 °C dans l’habitat n’est devenu possible qu’avec l’arrivée du chauffage central, des installateurs et des garanties. On a vu fleurir les manuels de « savoir-vivre » détaillant dans quelle pièce il fallait chauffer (beaucoup la salle de bains, peu la chambre, pas du tout la cuisine ou les couloirs pour provoquer de microchocs, jugés bons pour la santé).
Mais la « température de confort » a fait une ascension fulgurante depuis l’après-guerre. Avec les slogans de la Compagnie nationale des Radiateurs : « C’est le printemps perpétuel chez soi » ou « Créer un petit Midi à domicile », il devient possible de porter un t-shirt toute l’année en intérieur !
Notre envie de chaleur n’a cessé de grimper, et chauffer son logement, c’est finalement recréer une saison douce en guise de refuge, preuve que nos frilosités, plus que génétiques, sont le fruit d’une longue histoire collective. Prochaine étape : le plaid-sweat col roulé ? Rien de plus traditionnel, en somme !
